On plante un bambou pour sa légèreté visuelle, son bruissement dans le vent, l’intimité qu’il crée rapidement. Ce qu’on découvre souvent plus tard, c’est que sous cette apparence aérienne se joue quelque chose de bien plus tenace : un réseau souterrain qui peut coloniser silencieusement plusieurs mètres carrés en une seule saison. Comprendre le fonctionnement des racines du bambou, c’est la condition pour profiter de la plante sans en subir les conséquences.
Le rhizome : la vraie racine du bambou
Ce qu’on appelle couramment les racines du bambou sont en réalité des rhizomes, des tiges souterraines horizontales qui servent à la fois de réservoirs d’énergie et d’organes de multiplication. C’est depuis ces rhizomes que partent les nouvelles pousses aériennes, appelées chaumes, ainsi que les ramifications souterraines qui permettent à la plante de s’étendre. Les vraies racines, elles, partent des nœuds du rhizome pour ancrer la plante et absorber l’eau et les nutriments.
La distinction entre rhizomes et racines n’est pas qu’une précision botanique : elle change la façon dont on comprend le comportement de la plante. Couper les racines fines n’affecte pas la propagation du bambou. C’est le rhizome qu’il faut surveiller, contenir et, si nécessaire, éliminer.
Traçants ou cespiteux : une distinction fondamentale
Tous les bambous ne se comportent pas de la même façon sous terre. C’est la première information à maîtriser avant toute plantation, et c’est celle que beaucoup de jardiniers découvrent trop tard.
Les bambous traçants et leurs rhizomes leptomorphes
Les bambous traçants (Phyllostachys, Pleioblastus, Sasa, entre autres) développent des rhizomes leptomorphes : longs, fins, fibreux, qui s’allongent horizontalement dans le sol à grande vitesse. Dans un sol meuble et bien drainé, ces rhizomes peuvent s’étendre de 3 à 5 mètres par saison, à une profondeur généralement comprise entre 20 et 50 centimètres. Des bourgeons latéraux régulièrement espacés sur ces rhizomes produisent de nouveaux chaumes aériens, d’où l’impression que le bambou « surgit » à distance du pied initial.
C’est ce type de bambou qui alimente la mauvaise réputation de la plante. Un Phyllostachys non contenu peut traverser une allée, s’infiltrer sous une terrasse, atteindre le jardin du voisin ou fragiliser une clôture en quelques années. Contrairement à une idée répandue, les rhizomes du bambou ne sont généralement pas capables de percer une dalle de béton armé en bon état, mais ils peuvent s’infiltrer par les fissures, les joints ou les zones de faiblesse d’une construction ancienne.
Les bambous cespiteux et leurs rhizomes pachymorphes
Les bambous cespiteux (Fargesia, Bambusa temperate, certains Chusquea) développent des rhizomes pachymorphes : courts, épais, courbés vers le haut, qui produisent rapidement un nouveau chaume en surface plutôt que de s’allonger sous terre. Le résultat est une touffe compacte qui s’élargit très lentement, de quelques dizaines de centimètres par an au maximum, sans jamais coloniser les zones adjacentes de façon agressive.
Ce sont ces bambous qui conviennent aux petits jardins, aux plantations en limite de propriété et aux espaces où une barrière n’est pas envisageable. Attention toutefois à un abus de langage fréquent dans les jardineries : le terme « cespiteux » désigne la forme aérienne de la touffe et non nécessairement le type de rhizome. Vérifiez toujours le nom latin de l’espèce et son comportement réel avant d’acheter.

Comment contenir les racines d’un bambou traçant ?
La seule méthode véritablement fiable pour contenir un bambou traçant est la pose d’une barrière anti-rhizomes au moment de la plantation. Ce dispositif consiste en une gaine en polyéthylène haute densité d’au moins 2 mm d’épaisseur, enfouie verticalement à 60 à 70 centimètres de profondeur sur tout le pourtour de la zone de plantation, en formant un anneau continu sans espace libre. La partie supérieure doit dépasser de 5 à 10 centimètres au-dessus du niveau du sol pour empêcher les rhizomes de la franchir par le dessus.
Une tôle métallique découpée à la bonne hauteur peut remplir le même rôle sur des durées plus courtes, mais elle finit par se corroder et perdre son efficacité. Un simple film plastique ou un bac maçonné ordinaire cèdent sous la pression des rhizomes en quelques années.
Pour les bambous déjà en place et hors de contrôle, la gestion curative est longue et fastidieuse. Il faut couper les nouveaux chaumes dès leur apparition pour épuiser progressivement les réserves du rhizome, réaliser des tranchées périphériques chaque printemps pour sectionner les rhizomes qui tentent de sortir de la zone autorisée, et accepter que l’opération s’étale sur plusieurs années avant d’obtenir un résultat satisfaisant. Dans les cas les plus avancés, le recours à une mini-pelle pour extraire les rhizomes en profondeur reste la solution la plus radicale.
Ce que dit le Code civil
La question de la responsabilité légale mérite d’être connue. L’article 673 du Code civil est clair sur ce point : si des racines ou des rhizomes provenant du terrain voisin s’avancent sur votre propriété, vous avez le droit de les couper vous-même à la limite de votre parcelle, sans avoir à obtenir l’autorisation de votre voisin.
Si les rhizomes ont causé des dommages (dégradation d’une allée, infiltration dans une piscine, fissuration d’un mur), la responsabilité du propriétaire du bambou peut être engagée sur le fondement des troubles anormaux de voisinage. En cas de litige, un constat d’huissier réalisé dès l’apparition des dommages est fortement conseillé.